Extrait de L'enfant du radeau

   

    Le jour vient de se lever à l’issue de leur première nuit à bord du drôle de convoi. Seuls les clapotis de la mer animent l’aube qui s’offre à eux. Le réveil est difficile ! Chacun s’étire dans un silence monacal. A vrai dire, ni Marcus ni son père, n’ont vraiment envie de parler. Leur seul réconfort sera de toucher terre, celle qu’ils voulaient atteindre.

    A présent, il leur faut reprendre la route ; encore soixante-quinze milles avant leur destination finale, soit un peu moins de cent quarante kilomètres.

    Un vrai chemin de croix !

    Ils leur arrivent encore de croiser des baleines, ici et là, comme autant de rencontres salutaires destinées à les encourager. Comme si elles avaient décidé de leur mettre le vent en poupe.

    Soudain, Kenny voit quelques nuages menaçants venant dans leur direction.

    — Hum ! Le temps a envie de mettre nos nerfs à l’épreuve, dirait-on ! Et des vagues commencent à se former, de plus en plus grosses, tout autour de leur coque de noix.

    — Fiston, pourrais-tu s’il te plait, nous récupérer les deux cirés jaunes qui sont sur le radeau ?

    — Oui Papa. Marcus, comme d’habitude, rapproche le radeau au moyen du lien qui les relie à leur canot et se faufile dessus pour attraper de quoi les abriter contre la pluie.

    Lorsque soudain …!!!

   Du fait du mouvement répétitif des vagues, les filaments du cordon les reliant à la barque, s’étant progressivement effilochés, finissent par céder !

   Puis comme si ce n’était pas suffisant, une grosse vague vient semer davantage le trouble en écartant le père et le fils ! Puis une autre ! Et encore une autre, les éloignant toujours plus ! L’enfant se retrouve ainsi éloigné de plus d’une dizaine de mètres de Kenny.

    — Papa !! Oh non, Papa !! Ne m’abandonne pas ! J’ai peur ! Très peur ! Papa ! Kenny est horrifié, lui aussi :

    — Marcus !!! Marcus !!! Oh non, Marcus !! Ce n’est pas vrai !!

    Kenny n’hésite pas à plonger pour tenter de récupérer son fils, mais rien n’y fait, il a beau nager comme un forcené pour s’en rapprocher, d’autres vagues viennent parachever leur éloignement inéluctable.

    Kenny n’a plus d’autre choix, la mort dans l’âme, que de retourner au canot avant de ne plus pouvoir y remonter, et errer pour de bon dans l’immensité liquide en attendant une agonie programmée d’avance, par le froid puis la noyade ou happé par un prédateur.

    Il finit, au bout de quelques crawls arrachés, par se cramponner au canot et au prix d’un dernier effort surhumain, se hisser à bord. Voyant le vent et la pluie qui ne faiblissaient pas, à leur grand dam, Kenny hurle à son fils :

    — Marcus ! N’ai pas peur ! Ne panique surtout pas ! Garde ton calme ! Marcus, écoute-moi ! Non, n’essaye surtout pas de plonger pour me rejoindre, la mer à cet endroit est trop remontée et pire encore, infestée de requins ; tu ne ferais pas trois mètres avant d’être dévoré.

    Surtout, reste où tu es, je t’en conjure ! Ecoute-moi bien fiston ! Nous devons d’abord attendre que la tempête se calme. En attendant, nous ne pouvons rien tenter d’autre. Il est possible aussi qu’elle nous éloigne davantage.

    — Non, papa !!!

    — Il faut que tu sois fort, Marcus ! Je sais que tu peux y arriver ! Pense à ta mère qui te regarde et qui doit être fière de toi ! Tu vas profiter de ne pas être trop loin de moi pour m’envoyer quelques provisions.

    — Non, je ne veux pas que la mer nous éloigne ! Papa ! Papa !!!

    — Marcus ! Marcus ! Il faut absolument que tu prennes sur toi, je t’en conjure ! Si cela devait se produire, il faudrait que je puisse subsister de mon côté. Toi, tu gardes la quasi-intégralité des vivres qu’il y a sur ton radeau. D’accord ?

    — Mais toi papa, comment vas-tu faire pour survivre avec aussi peu de choses ?

   — Pour cela, ne t’inquiète surtout pas pour ton vieux père. Il a appris à survivre en mangeant des chenilles et des scorpions dans la savane. Je pourrai toujours me débrouiller en attrapant quelques poissons.

   Mais l’important maintenant, ce n’est pas moi ; mais toi mon fils ! Surtout, sache économiser tes provisions, je ne sais pas combien de temps cette tempête va durer et jusqu’où elle va nous emmener !

    Il faut que tu apprennes à rationner ta nourriture. Je sais que cela va être dur, mais tu n’auras pas le choix ! Tu comprends ?

    — Oui Papa, je vais essayer …